Vibrations

"courir, sentir le monde vibrer en soi"

— petite géographie exploratoire des résonances

Le projet s’inscrit dans une réflexion explorant les aspects théoriques d’une géographie de l’ancrage au monde que j’ai démarré avec le projet “Body Destination“ déposé en 2014 lors de mon recrutement CNRS.

Depuis, la position de recherche a été publiée et ses articulations théoriques ont été défendues à l’occasion d’une publication dans la revue l’Information Géographique (L’article ci-dessous).

La proposition centrale exposait la notion d’un cogito-corporel comme « processus de construction identitaire, celle du corps et propose un cogito corporel, « je sens donc j’existe » (Plard, 2016).

La thèse défendue présentait les individus en acteurs responsables de leur mise en sens intime du monde. Dans un contexte de société occidentale post-moderne, l’élaboration ontologique devient une affaire individuelle.

Parmi les options, le corps représente un véhicule à part entière dans la quête de sens. À l’ère de l’accélération du temps social et autre dématérialisation du rapport au réel, le corps peut devenir une clef d’ancrage — voir d’incarnation — à la fois spatial et temporel au présent (Ibid).

L’hypothèse de l’article est la suivante : puisque le corps est notre moyen général d’avoir un monde, « si je sens et expérimente mon corps et le réel différemment, j’existe donc différemment » (ibidem).

« Vibration » procède de cette réflexion spécifique sur les relations entre corps, identité et existence — vecteur de sens dans l’existence de l’homme moderne. Précisément, s’agit de mettre à l’épreuve le cadre conceptuel issu des projets mentionnés et de leurs propositions théoriques et de tester la valider de l’hypothèse selon laquelle des modes de connaissances sont possibles par l’expérience spécifique du corps mis dans des contextes géographiques particuliers.

REVELATIONS

Propositions du philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa.

Il s’agit d’employer empiriquement le cadre conceptuel proposer par Hartmut Rosa pour analyser la pratique de la course à pied en pleine nature. L’activité immersive de pleine nature des courses en sentier offre un axe de relation au monde résonant, vibrant.

Aussi, la course en sentier relierait le sujet et le monde dans une :

« expérience, ou un état, dans lequel le sujet, d’une part, est affecté, touché et mû par un fragment de monde, et d’autre part réagit par un mouvement émotionnel dirigé vers l’extérieur, par un intérêt propre (libido) et un sentiment d’efficacité correspondant »
Hartmut ROSA, 2018, p.320
Philosophe et sociologue

Résonance

Explorer les modes de relations issues de la course en sentier

Il s’agit d’engager une réflexion sur les modes de relations que permet, que procure et qu’implique la pratique de la course sur sentier. 

En quoi la course permet-elle de comprendre le monde et les places des individus dans des systèmes complexes ?

ACTIVITE IMMERSIVE

Des questionnements émergent précisément sur l’activité immersive de pleine nature ; le dépassement de soi ; les rapports au temps et à la vitesse comme possible remède paradoxal à l’accélération ; la présence au monde et les relations d’être-au-monde ; le sentiment d’efficacité personnelle et la puissance d’être spinoziste ; les formes de récit de soi ; etc. 

ESPACE

« l’idée de Heimat (héritée ou réinventée) exprime l’espoir qu’un lieu particulier ou un fragment d’espace nous accueille et nous parle dans un monde par ailleurs perçu comme étranger, brutal et inhospitalier, de même les représentations modernes de l’amitié et de l’amour recèlent l’espoir d’une rencontre avec d’autres sujets qui fluidifient littéralement notre relation au monde » (Rosa, 2018, p752).

« Si l’accélération constitue le problème central de notre temps,
la résonance peut être la solution »
(Rosa, 2018, p.3).

1.

« (au sens métaphorique) le sentiment de base d’une personne saine, ce qu’elle ressent quand elle est en harmonie avec elle-même, authentiquement et dans le maximum de dimensions possibles de sa personnalité 

2.

la description du phénomène qui se produit quand plusieurs personnes sont à l’unisson les unes des autres – au niveau primairement non verbal. Il est à supposer que plus une personne est en résonance avec elle-même, et plus cela incite les autres à entrer en résonance avec elles-mêmes comme avec d’autres personnes. Il y a dans l’état de résonance une congruence élevée entre penser et sentir » (Rosa, 2018, p. 327).

* La résonance n’a rien à voir avec la décélération

** Résonance, remède à l’accélération

*** Mais alors qu’est-ce que résonner ? c’est tout simplement vibrer, pour employer un synonyme. Ce n’est plus s’étendre, mais s’entendre, écouter, observer

LA VIE BONNE

« La qualité d’une vie humaine dépend du rapport au monde, pour peu qu’il permette une résonance. Celle-ci accroît notre puissance d’agir et, en retour, notre aptitude à nous laisser « prendre », toucher et transformer par le monde. Soit l’exact inverse d’une relation instrumentale, réifiante et « muette », à quoi nous soumet la société moderne. Car si nous les recherchons, nous éprouvons de plus en plus rarement des relations de résonance, en raison de la logique de croissance et d’accélération de la modernité, qui bouleverse en profondeur notre rapport au monde sur le plan individuel et collectif » Rosa, 2018, p.3

L’expérience du monde est «réceptive» !!

Le corps comme instrument / élément de la relation au monde

Courir un trail c’est activer sa caisse intime de résonance avec le monde — « comme une corde qui se met à vibrer entre nous et le monde». La pratique des courses en sentiers devient en ce sens une réponse stratégique dans un contexte d’accélération, d’optimisation de la modernité. Précisément dans un « monde pris dans un processus d’accélération effréné et d’accroissement illimité pourrait entraver systématiquement la formation de ces rapports de résonance – par la destruction, notamment, des rythmes sociaux – et produire ainsi des relations « muettes » et « aliénées » (des hommes entre eux, mais aussi au monde des choses, à la nature, à l’espace et au temps, à leurs propres expériences vécues, à leurs actions et à leurs besoins et, enfin, à leur propre corps) » (Rosa, 2018, p.64).

RUNNING THE PRESENT
— réponse sportive pour lutter contre la perte de repères et de sens —

Courir longtemps c’est avant tout faire l’expérience d’une plongée radicale, plongée en plein corps. Une plongée radicale dans l’instant. Courir, c’est s’offrir le présent !! Cette expérience offrirait finalement une expérience de résonance pure, un moment intense de ”bonheur subjectif”. Par effet cumulatif, sorties après sorties, en développant de nouveaux savoirs perceptifs, en nourrissant une écoute authentique, une relation au monde ouverte et réceptive s’établit peu à peu.

« Les moments intenses de bonheur subjectif se lisent ainsi comme des formes d’expérience de résonance, tandis que le sentiment du malheur survient tout particulièrement lorsque, déjouant nos attentes, le monde se révèle indifférent, voire hostile (répulsif) alors que nous comptions qu’il nous accueille et nous réponde. Mais la vie bonne est plus que la somme des moments de bonheur qu’elle a rendus possibles (ou que la minimisation des expériences de malheur) : elle est le résultat d’une relation au monde caractérisée par l’instauration et le maintien d’axes de résonance stables, grâce auxquels les sujets peuvent se sentir portés et protégés dans un monde accueillant et responsif » (Rosa, 2018, p.68).

Et alors courir, courir pour se nourrir du mouvement et sentir notre propre corps dans l’effort, se sentir vivant et lutter contre cette peur de perte de liens soulignée par Rosa — « l’histoire de la modernité est profondément marquée par l’inquiétude d’une perte insidieuse de la sensibilité à la corporéité de notre existence  -inquiétude qui a pu inspirer la pensée phénoménologique d’un Merleau-Ponty par exemple » (Rosa, 2018, p.82).

 

Deux modes d’être-au-monde : résonance VS concurrence

« dans le sport c’est avant tout notre propre corps que nous éprouvons comme une “chose vivante“ et dont la voix se fait entendre  » … « les sportifs expliquent souvent que seul l’exercice parvient à leur donner la sensation d’eux-mêmes. Nombre d’activités sportives peuvent se décrire comme une sorte de dialogue entre le corps et l’esprit ; comme une relation de réciprocité dont tout sportif s’accorde à dire qu’elle transforme souvent l’un et l’autre » (Rosa, 2018, p.430).

« On peut être, à tel moment, soit en résonance soit en concurrence avec une autre personne, mais jamais les deux à la fois » (Rosa, 2018, p.850).

« Quid des compétitions sportives, objectera-t-on ?

(…) la résonance, dans ces cas, ne procède pas de la concurrence elle-même, mais d’une implication commune dans un même événement qui ouvre un axe de résonance : la beauté et la profondeur élémentaire du sport, la propension de la compétition sportive à apparaître comme une parabole de la vie même, le fait de repousser ses limites , l’exploration des possibilités de la volonté humaine, l’excitation des passions, tout cela crée un puissant espace de résonance dans lequel le public est impliqué à son tour. La concurrence n’est alors qu’un moyen de produire cet espace de résonance ; mais cet espace se situe hors de la sphère concurrentielle » (Rosa, ibid).

L'EXPERIENCE DU MOUVEMENT, EMPIRISME ET IMPRESSIONS SENSIBLES EMERGEES DE LA FOULEE

La pratique immersive du trail dans l’effort et dans la nature permet de  penser le mouvement pur comme une épreuve sensible qui met en mouvement nos schémas interprétatifs par le constat d’expérience. 

La course comme un mouvement sensible

Le mouvement de la course : rythme, allure, foulée, organisation et articulation de pas, accélération, élan, appuis.

Le mouvement n’est pas que spatial. il a lieu dans la durée et non dans l’espace ! la durée d’un trail, d’un ultra trail : du mouvement pur ! 

La course offre l’acte non localisé

La notion bergsonienne du Temps

 

Bergson est clair :
« Nous connaissons deux réalités d’ordre différent, l’une hétérogène, celle des qualités sensibles, l’autre homogène, qui est l’espace. »

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